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MALAKOFF PATRIMOINE
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NOSTALGIE
Propos d’un kiosque à musique malheureux
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Comme la plupart de villes, Malakoff avait son kiosque à musique. Acheté d’occasion, le kiosque provenait de l’exposition universelle et trônait majestueusement sur la place des écoles. C’était le temps des fanfares et des concerts, des fêtes populaires et des manifestations officielles. Mais avec le temps, le vieux kiosque à musique a perdu son utilité. Nostalgie d’un amoureux du kiosque à musique qui signait un article en 1964. En guise d’adieu.

« Et voilà, c’était à prévoir, vous ne me verrez plus. Je sais, d’aucuns se réjouissent déjà, certains battent des mains pendant que le pic, la pioche et la pelle me fouillent le ventre...mais vous ne m’empêcherez pas de dire encore ce que je pense, pour autant qu’un kiosque à musique silencieux depuis des années puissent penser.

Cela vous étonne que je me lamente aujourd’hui. C’est peut-être un peu tard, mais ; est-ce que je pouvais deviner, moi, vieillard familier de la place du 11 novembre 1918, veilleur solitaire de ce désert venteux, moi qui ai vu grandir je ne sais combien de générations de Malakoffiots, moi qui ai vu partir je ne sais combien de générations passées, moi, le vieux kiosque à musique, est-ce que je pouvais imaginer qu’un jour on ne voudrait plus de moi ? C’était inimaginable. Je sais, je n’étais pas beau, mais la beauté c’est une affaire d’habitude. Moi, j’étais là, au milieu de la place, trônant superbement, surveillant le marché trois fois par semaine, assistant sans rien dire aux changements, essayant tant bien que mal de m’adapter à mon époque. 

Je me souviens d’un temps glorieux

Tout à commencé, il y a fort longtemps. En ce temps là, j’étais encore jeune et fringant et les fanfares coquettes n’hésitaient pas à venir me faire du cuivre. J’avais un faible, je l’avoue pour ce genre de choses. Je me souviens du temps glorieux où la fanfare locale, majorettes en tête, venait me donner l’aubade en titubant plus ou moins et en jouant à saute-mouton avec les notes d’une partition récalcitrante. Mais les trompettes se tiraient fort bien d’affaire et tout le monde arrivait tant bien que mal au bout du morceau, presque en même temps. C’était une véritable exécution. Mais tout le monde était content et les enfants suivaient joyeusement la fanfare, on riait, on se tapait dans le dos, puis gaillardement, la fanfare, tambours roulant et clairons chantant, me faisait une révérence et partait, à la queue leu-leu par l’avenue Jean-Jaurès, escortée de rires. C’était le bon temps.

Il y avait aussi, et je ne les oublie diantre pas, les bigophones...Ils ne manquaient aucune occasion de venir me saouler de musique de papier. Vous souvient-il de leurs canotiers à ruban vert, de leur costume blanc, toujours blanc ? Ils marchaient l’un derrière l’autre, soufflant dans leurs instruments de carton argenté. 
 
Et un jour la fanfare n’est plus venue. Il n’y avait plus de fanfare à Malakoff. Ce fut le début de la fin. Les bigophones ne vinrent plus. Il n’y avait plus de bigophones. Alors, dites-moi, à quoi peut bien servir un kiosque à musique quand il n’y a plus de musique ?
 
On m’utilisa alors à toutes sortes de choses. Mais il n’y avait que la musique qui me plaisait. Une fois l’an, on me déguisait et on m’illuminait. C’était à Noël. J’avais encore fière allure ainsi travesti, enguirlandé de lumières multicolores. Un beau jour, on me planta un sapin en plein milieu. Mais forcément mon toit en chapeau chinois limitait la hauteur du sapin. Alors, on me supprima mon toit : on scia les vieilles poutres fidèles. Et je fus décapité bien qu’innocent. Certains prétendent qu’on me mutila de la sorte parce que la construction était devenue branlante. Moi je veux bien. Mais je ne crois guère à cette raison là. Moi, branlant, allons donc, je suis encore vert, je suis encore dur. Attention, seulement il ne fallait pas s’attarder autour de moi par jour de grand vent. Mais c’est tout, rien de plus. Je tenais encore debout non d’un chien !

Et maintenant me voilà à terre !

J’étais un personnage important. On parlait de moi. Tenez, je vais vous dire un secret : quelqu’un envisagea d’utiliser mon sous-sol pour en faire, devinez quoi : pour en faire des vespasiennes, oui monsieur. Avoir songé à me faire çà, à moi ! J’en suis encore rouge de colère et de confusion ! Toute ma dignité de vieux kiosque distingué en craqua d’effroi. Et c’est sans doute cela qui me vieillit ainsi prématurément. 
 
Et voilà, Aujourd’hui, seule ma vieille grille verte à encore échappé à la démolition. C’était une vaillante amie, ma grille, avec ses portes grinçantes et ses pointes aux airs menaçants, mais si bon enfant. Quel enfant n’a jamais sauté dans mes fusains ? Et ma grille se gardait bien de blesser les gosses. Mais cela n’a rien empêché, puisque maintenant me voilà à terre, démoli, en miettes. 
A ma place, on prétend installer l’un de ces prétentieux jets d’eau tout juste bon à glouglouter. Une vasque décorée, des projecteurs et de l’eau en panache...C’est tout ce qu’on a trouvé pour me remplacer ! Enfin, je pars le coeur gros et vous laisse avec votre jet d’eau, je m’en vais et nul n’aura un mot gentil pour me réconforter. Allez, et amusez-vous bien tout de même, avec votre jet d’eau !. 
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Un kiosque malheureux qui voulait donner du bonheur


Article paru le 15 février 1964 dans Les Nouvelles (N° 996)
 


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